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Linguistique / Conneries - Novembre 2010

Antoine Perraud : Hiatus et pataquès

Antoine Perraud, journaliste à Médiapart, s'est livré à une critique du livre, Une histoire politique des intellectuels (Grasset, 2010), dans un article du 20 septembre 2010, « Alain Minc phare de la pensée ». Critique inutile, mais la maison a ses têtes de Turcs [1].

Sur le fond, Perraud se livre à une recension des erreurs et approximations factuelles qui, comme je le note pour le cas de l'affaire Bogdanov ce mois-ci, avait eu des précédents pour des auteurs comme Bernard-Henri Lévy de la part de nombreux grands intellectuels. Mais dans les trois cas, il s'agit d'une tentative de jeter un discrédit sur l'auteur pour des raisons d'opposition idéologique. L'intérêt factuel réel de ces remarques renvoyant à la faible qualité du contrôle éditorial, ou académique dans le cas des Bogdanov (sans doute du fait de la notoriété des auteurs). On sait que le « fact checking » à l'anglo-saxonne n'est pas la tradition française. Concrètement, une seconde édition s'imposerait en tenant compte de ces remarques. Mais tenir compte des critiques n'est pas non plus la tradition locale.

Perraud, aussi connu pour être l'animateur d'une émission du dimanche sur France culture, « Tire ta langue », qui traite, comme son nom l'indique, de questions linguistiques, a tout spécialement pointé en insistant lourdement (entre crochets) la présence de nombreux hiatus dans le livre de Minc :

« ce qui l'obligera à »[a-a : voici, nous y reviendrons, le roi des hiatus!]
«donnera à Aden Arabie» [a-a-a, M. Minc ne recule devant aucun hiatus transitoire!] 
« pour faire litière des accusations honteuses» [ion-on, hiatus quand tu nous tiens!] »

Comme les rares qui n'ont pas fait chorus le lui ont fait remarquer, outre le peu d'intérêt sur le fond de ce purisme maladif, la question se pose de la validité même de la norme qui imposerait d'éviter ces hiatus en français. Finalement d'ailleurs, certains se sont alors amusés à en commettre à qui mieux mieux, au point que Perraud lui-même y a joué – ce qui peut valoir réfutation (par antithèse). Comme j'ai moi-même commis un hiatus (« qui ignore ») en lui faisant une remarque insolente, Antoine Perraud a jubilé (car le type m'a dans le nez) de noter ma complicité stylistique avec l'infâme Minc. Cette faute dévoilant au grand jour ma collusion avec la pensée unique (quoique partagée).

En fait, comme un autre commentateur de son article, je m'interrogeais sincèrement sur cette prescription que Perraud semble considérer comme impérative. J'ai donc vérifié, en commençant par Wikipédia. J'ai pu constater qu'il s'agissait d'une norme grecque que les études classiques ont sans doute incité à généraliser (abusivement) au français. On sait que les créateurs de la grammaire française faisaient de même avec les catégories latines qui n'étaient pas forcément valides pour notre langue. C'est un biais traditionnel de l'érudition pré-linguistique, et une limite du pédantisme, de se croire obligé de suivre des modèles anciens.

Cette conception stylistique d'interdit des hiatus me paraît inexacte. En français, comme l'indique Wikipédia, il existe bien des consonnes (éphelcystique en grec) artificiellement intégrées pour éviter les hiatus : un « t », comme dans « y a-t-il ? », un « s » dans « vas-y » ; les liaisons imposées, surtout au pluriel : « les-[z]-enfants » (les autres étant souvent optionnelles) ; les élisions (« l'arrivée » au lieu de « la arrivée »), etc. Antoine Perraud semble aussi plutôt considérer que les hiatus à éviter concernent seulement les voyelles semblables (nous avons vu « a-a », « a-a-a », « ion-on »).

Mais interdire totalement les hiatus est très discutable. On peut opposer que la conjugaison du verbe « avoir » admet forcément un hiatus pour tous les verbes débutant par une voyelle (« j'ai acheté » ou « j'ai élevé », pour la même voyelle). Il existe aussi des mots contenant un hiatus (« créer, aérien, aorte... »). Bref, cette norme me semble au mieux une hypercorrection, en étant indulgent. Ou, à la rigueur, elle peut s'appliquer à la poésie.

Cependant, cette question me travaillait encore le mois suivant. Et je crois que j'ai trouvé la solution. J'ai été aidé [hiatus ou assonance ?] par les circonstances. L'émission d'Antoine Perraud tartine tous les dimanches sa culture dégoulinante de classicisme (au point d'en gêner parfois ses invités), après la messe. C'est un indice. Son passage de journaliste à La Croix emporte la conviction ! L'homme est tout simplement un « tala » : « qui va-t-à la messe », selon la plaisanterie qui désignait naguère les cathos militants. On se demandait quand même un peu pourquoi.

Qu'Antoine Perraud soit remercié ! On peut aujourd'hui envisager une résolution de ce mystère quasi surnaturel. L'obsession canonique gréco-latine d'éviter les hiatus a généré le pataquès comme seconde nature.

Jacques Bolo

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Notes

1. On avait déjà eu droit peu de temps avant, entre autres, à « Minc, l'oligarque bête et méchant », le 27 août 2010, par Laurent Mauduit.  [Retour]

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