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Économie - Juin 2010

Bulles et récession

Bulles

Face à la crise, on le sait, le gouvernement français actuel à deux stratégies, la « relance » et la « rigueur », dont nous avons vu le mois dernier (« Rigueur = Récession ») qu'elles étaient contradictoires dans les termes [1]. Mais cela pourrait inciter à céder au logicisme que je critique ce mois-ci (« Évidence et réalité des retraites »). Il est donc préférable d'examiner les politiques concrètes. L'indétermination de termes trop généraux possède justement la fonction narcotique de l'idéologie. C'est ce rôle que jouent les mots devant un problème qu'on n'arrive pas à résoudre, ni simplement à analyser.

J'ai déjà traité la question de la prime à la casse sur laquelle je n'ai presque rien à ajouter (voir « L'erreur de la prime à la casse »). Cette mesure gouvernementale se résume, sur le plan économique, à favoriser indûment un secteur économique en perte de vitesse en terme d'emplois du fait de la mécanisation poussée et des délocalisations, et qu'une partie des achats automobiles profite aux importations de véhicules (étrangères ou délocalisées). Il aurait été immédiatement plus rentable de favoriser le bâtiment. Concernant l'alibi écologique, cela pourrait produire infiniment plus d'économies d'énergie, surtout du fait que celles dans l'automobile sont déjà en cours et que le taux de renouvellement est très rapide comparé à celui de l'immobilier. Bref, cette mesure est une catastrophe qui ridiculise la bêtise des écologistes qui sont tombés dans le panneau (voir « Le piège de la taxe carbone »), et celle des technocrates qui, espérons-le, ont touché des pots de vins, sinon ils sont vraiment très cons, comme le veut le sentiment populaire [2].

Ce genre de relance artificielle a toujours l'inconvénient de provoquer des bulles. On a vu aussi que l'Espagne a provoqué une bulle immobilière. Dans ce genre de situation, tout le problème est la question de la demande solvable. Normalement, la France est en pénurie de logements depuis longtemps, et la demande y est plus solvable qu'en Espagne, d'autant qu'il y existe une demande étrangère. L'aspect écologique reste valable en ce qui concerne les économies d'énergie. On a réussi à renouveler le parc automobile avec le contrôle technique, le renouvellement du parc immobilier vétuste et gourmand en énergie offrirait un étalement sur une centaine d'années, d'où une réduction de l'effet bulle. La rigueur de gestion exige de faire ce qu'on doit sans à-coup. L'effet est cumulatif et permet de dégager des capitaux. Ce qui se passe actuellement est qu'on a les à-coups sans la rigueur avec un endettement supplémentaire.

Récession

Le deuxième volet de la politique gouvernementale réside dans la « rigueur » qui consiste à « faire des économies », plus particulièrement en « ne renouvelant qu'un fonctionnaire partant à la retraite sur deux ». Pour la rentrée 2011, Le site du Café pédagogique, lundi 31 mai, parle de 16 000 postes supprimés dans l'Éducation nationale. Concrètement, cela se manifestera en grattant sur le nombre d'élèves par classe, l'âge d'entrée dans le système scolaire, le regroupement d'écoles sous-peuplées, etc. Mais cette mesure de réduction d'effectifs dans la fonction publique correspond simplement à une récession (ou la provoque), comme le ferait tout licenciement massif dans des entreprises privées.

Contrairement à ce qu'affirme l'opposition de gauche ou de la corporation éducative, ce genre de mesure est indépendant de la situation économique si elle correspond à une bonne gestion du système (« rigueur ») [3]. Si, par contre, ces mesures présentent réellement les conséquences problématiques qu'invoquent ses opposants, et qu'on est malgré tout obligé de les prendre, il s'agit simplement de récession. En cas de pénurie alimentaire, on rationne. C'est de la récession. La rigueur normale, c'est de ne pas gaspiller en cas de bonne récolte. On ne va pas continuer de se priver (hors réserves) en cas d'abondance. C'est comme ça et pas autrement ! Dans le contexte éducatif, si on veut qu'il en soit autrement, cela signifie qu'on discute de la façon de masquer les problèmes. Auquel cas, il ne faut pas se plaindre si on en subit les conséquences. Si... c'est-à-dire quand on en subit les conséquences. La logique est verbale. Les conséquences sont observables.

Paradoxalement, une cause des restrictions dans ce domaine éducatif peut être aussi la conséquence de l'idéologie scolaire antiproductiviste de la gauche. Si l'éducation ne sert à rien (en jargon : « elle sert à l'épanouissement »), on peut s'en priver. Si elle sert à quelque chose, elle appartient à la colonne comptable des investissements, dans la mesure où le rendement de l'éducation est forcément différé. Il reste cependant évident qu'on peut réduire certains investissements selon les circonstances. Plus l'idéologie de gauche combat l'idée du rendement productif de l'éducation, plus l'investissement dans l'éducation est considéré comme secondaire par la droite. Évidemment, comme la gauche et la droite ont tort à ce sujet, la droite et la gauche fortunées envoient leurs enfants dans les écoles privées tournées vers les débouchés immédiats mieux garantis. C'est à masquer ce genre de réalités que servent les beaux discours idéologiques de part et d'autre.

Privatisations

Notons au passage que la privatisation est éventuellement une conséquence inutile de la réduction des services publics. Dans le secteur éducatif comme dans les autres, la privatisation produit le même résultat d'un point de vue purement comptable. Car cela revient au même de payer des professeurs du public ou du privé. D'un point de vue pratique, cela permet de redéfinir les objectifs de l'éducation si le secteur public n'en est pas capable. Cela revient aussi à sélectionner les publics à la source en aggravant de plus en plus l'inefficacité du secteur public du fait du discrédit de nombreuses filières universitaires.

Il faut cependant distinguer à nouveau l'idéologie de la réalité. Nous avons vu ailleurs (« Société de castes et communautarisme ») que les facultés de médecine, pourtant publiques depuis toujours, favorisaient traditionnellement les fils de médecins. On sait aussi que le système en général favorise le fils de professeurs (on n'est jamais si bien servi que par soi-même). En fait, les filières touchées par la privatisation concernent concrètement les secteurs très évolutifs (informatique, marketing, business-school, etc.) où l'Université n'est pas assez réactive. Le problème général de l'éducation est forcément qu'il s'agit d'un investissement à long terme. Au moins en apparence. En fait, il s'agit plutôt d'une question de flux (d'où la nécessaire rigueur), mais apparemment, les technocrates (voir plus haut) ne savent pas faire. Le véritable problème étant moins dans l'opposition du public et du privé que dans la centralisation bureaucratique. Mais la gauche refuse aussi l'autonomie des universités - au lieu de s'en approprier le principe qui correspond pourtant à la décentralisation [4].

Nouvelle organisation économique

C'est sans doute cette question fondamentale de nouveaux services publics dans un cadre décentralisé (celui de la « subsidiarité » européenne) qui provoque la crise actuelle. La droite la résout actuellement par la privatisation et la gauche par la centralisation dans les collectivités locales. Mais les deux ont une approche autoritaire qui montre que les Français n'ont pas compris que c'est la décision qui doit être décentralisée par une plus grande autonomie des individus dans le cadre professionnel ou semi-professionnel (sur Internet en particulier). On dirait que les Français ont raté tous les coches des expériences déjà anciennes qu'on identifie aux modèles japonais, nordiques, de la nouvelle économie, etc. C'est sans doute ce qui explique la dégradation actuelle des conditions de travail et de l'ambiance générale.

Le modèle intellectuel qui semble prévaloir en France est celui de l'idéal/repoussoir de la précarité américaine, sans les contreparties qui permettent aux Américains de s'en accommoder : mobilité, créativité, souplesse, autonomie (malgré leurs problèmes spécifiques). La fin du modèle de l'État providence (autre idéal/repoussoir) est un peu identifiable à la situation chinoise de la fin du maoïsme, sans le paramètre d'une main-d'oeuvre bon marché et docile. C'est cependant ce dont rêvent les patrons au lieu de produire les « nouveaux marchés à haute valeur ajoutée, issus de la recherche » dont tout le monde se gargarise. Or nous venons de voir que cette recherche est précisément sacrifiée au profit d'écoles où règne ce genre de discours formaté qui prétend limiter ces privilèges à la France (ou aux anciens pays développés) en considérant les pays émergents comme des exécutants (relent de la tradition coloniale). La récession n'est pas qu'économique.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. Peut-être que Sarkozy s'occupe de la relance et Fillon de la rigueur, mais ce n'est même pas sûr. Et ce n'est pas intéressant ! [Retour]

2. Du fait de leur compétence principale qui est de construire des usines à gaz administratives, comme celle du remboursement de la taxe carbone, je crains bien que ce soit le cas. [Retour]

3. Même si l'on conçoit qu'on soit un peu plus laxiste en période de vaches grasses, l'argument fréquent selon lequel il faut profiter d'une baisse démographique locale ou générale pour diminuer le nombre d'élèves par classe n'est pas acceptable (hors expériences pédagogiques). Cette décision dépend d'une politique éducative dans le cadre de la gestion du système global. [Retour]

4. On parle bien de la gauche et non de l'ancienne « nouvelle gauche » ou des libertaires, attaqués sous l'étiquette soixante-huitarde, par l'union traditionnelle des staliniens et des fachos. [Retour]

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