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Société / Cinéma - Mai 2010

L'Algérie, c'est la France !

Le 21 mai 2010 pour protester contre la projection du film Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, représentant l'Algérie au Festival de Cannes, des manifestants nostalgiques de l'Algérie française ont manifesté sur la croisette, sur l'initiative de députés de la majorité de droite, tandis que le sous-préfet lui-même s'associait à eux en envisageant de déposer une gerbe à la mémoire de « toutes les victimes de la guerre d'Algérie » (ce dont on peut douter). Ils contestaient l'interprétation du film sur les événements de Sétif, où les Français « de souche » d'Algérie avaient massacré de nombreux « indigènes ».

Cet épisode historique a eu lieu à Sétif, quand, au cours de la manifestation du 8 mai 1945 pour fêter la fin de la Deuxième Guerre mondiale, des drapeaux algériens avaient été sortis par des militants indépendantistes. La police étant intervenue, la manifestation avait tourné à l'émeute, tuant 29 Européens et déclenchant un soulèvement dans la région qui fit 102 morts européens (110 blessés et 10 viols). La répression militaire qui s'en suivit fit de 1 500 morts selon le chiffre officiel français, jusqu'à 45 000 selon les Algériens (environ 20 000 selon certains historiens).

J'avais déjà remarqué ailleurs que cette dissymétrie dans l'évaluation est déjà anormale dans la mesure où l'Algérie était bien française à l'époque. N'y avait-il pas de recensements des indigènes ? Les manifestants qui s'opposent à l'interprétation du film présenté à Cannes parlent des morts oubliés de la Guerre d'Algérie : les victimes du terrorisme indépendantistes et les harkis tués à la fin de la guerre. On ne voit pas très bien en quoi un fait postérieur modifie l'interprétation des massacres de Sétif. Au contraire, cela semble plutôt motiver un crime par l'existence d'un précédent.

Dire que le gouvernement algérien occulte une réalité renvoie au fait que la France a longtemps occulté les massacres de Sétif. Les manifestants en question revendiquent un refus de la repentance en exigeant pourtant celle du gouvernement algérien. J'ai déjà parlé de cette question à propos du fameux épisode législatif qui s'était polarisé sur la question des bienfaits de la colonisation (dont on peut comprendre que les habitants de Sétif soient peu reconnaissants). Comme je le disais :

« En fait, la loi sur le rôle positif de la colonisation, dont le but était un appel pré-électoral aux rapatriés d'Algérie, comprenait surtout un article punissant ceux qui exprimeraient que les harkis sont des traîtres :
« Article 5 : Sont interdites : toute injure ou diffamation commise envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur qualité vraie ou supposée de harki, d'ancien membre des formations supplétives ou assimilés ; toute apologie des crimes commis contre les harkis et les membres des formations supplétives après les accords d'Evian. » (« Les bienfaits de la colonisation »).

À vrai, dire, il est compréhensible qu'après l'indépendance, les Algériens aient considéré les harkis comme des traîtres, dans la mesure où ils combattaient dans les rangs de l'armée française contre les indépendantistes. On ne voit pas très bien comment il aurait pu en être autrement. On peut d'ailleurs remarquer que la référence à la résistance, pour l'Algérie française d'alors, dans les années 1950-1960 faisait considérer les harkis comme des collabos (et les partisans de l'Algérie française comme des pétainistes – qu'ils étaient souvent). C'est également ce que la gauche a longtemps pensé, d'où sa négligence envers leur sort. Ce qui est plus anormal est plutôt que les harkis réfugiés en France avaient été parqués dans des camps pendant des décennies. On peut y reconnaître l'attitude racialiste du gaullisme (cf. « Feu le gaullisme »).

Le discours des partisans de l'Algérie française semble maintenir les anciens colonisés dans leur statut d'indigènes (ingrats envers les bienfaits dont on les aurait gratifiés). J'ai remarqué, dans l'article de loi mentionné, qu'il visait surtout le président algérien, comme l'a dit M. François Rochebloine (député UDF de Loire) au cours de la séance du mardi 29 novembre 2005 de l'Assemblée nationale : « les réactions officielles ne sont pas toujours promptes à répondre à certains propos outrageants, notamment ceux qu'a tenus le Président algérien en 2001, des propos indignes à l'encontre de nos compatriotes harkis. » Mais la loi française ne s'appliquant plus dans les anciennes colonies devenues indépendantes, on se demande ce que cela signifie.

Accessoirement, dans cette contestation du film de Rachid Bouchareb, comme le racisme actuel est raisonneur, on utilise l'argument du financement par la France d'un film présenté par l'Algérie. Pourtant, cette pratique est fréquente dans le cinéma, où de nombreuses productions internationales avec un soutien français sont diffusées dans les festivals. Et de quoi se plaint-on ? Le film représente donc bien l'Algérie française !

Jacques Bolo

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