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Méthodologie - Avril 2010

Doute et certitude (chez Philippe Corcuff)

Le sociologue Philippe Corcuff a saisi l'occasion d'une critique du film Shutter Island, de Martin Scorsese, pour approfondir ses attaques contre la théorie du complot, ce qui semble être sa nouvelle marotte. La fois précédente, il s'attaquait à Chomsky. Cette fois, dans un article intitulé « Je doute, donc je suis…moderne : Le casse-tête Shutter Island » (publié d'abord dans Libération du 2 avril 2010, puis dans Médiapart du 6 avril 2010), il appelle Descartes à la rescousse :

« Le doute participe bien de la constitution de la figure de l'individu occidental moderne. En témoigne un des premiers « préceptes » énoncé par Descartes : « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie [...] que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute ». Or ce doute est susceptible de révéler des pouvoirs envahissants, voire auto-dévorants. Où poser la limite suggérée par Descartes mettant en garde contre les sceptiques, « qui ne doutent que pour douter » ? Où se déploie la légitime mise en doute des préjugés dominants et où commence le délire paranoïaque ? »

On peut répondre à Corcuff que « la limite suggérée par Descartes mettant en garde contre les sceptiques » est toute trouvée, puisqu'il s'agit précisément de la méthode. Par contre, la citation exacte de Descartes montre l'erreur (reproduite par Corcuff) de la nouvelle vulgate philosophique, qui exalte le doute :

« Le premier [principe] était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie QUE JE NE LA CONNUSSE EVIDEMMENT ETRE TELLE ; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute. » (Première règle du Discours de la méthode, la partie en gras a été amputée par Corcuff).

Cette méthode de Descartes, qui se fonde plutôt sur l'expérience personnelle, en s'appuyant sur la conscience du sujet, est une réaction contre le scepticisme de Montaigne, mais aussi contre le dogmatisme scolastique : « pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme l'art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre » (idem).

Contrairement à la citation incompréhensiblement tronquée par Corcuff (transformée en un contraire : « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie [...] que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute »), la citation authentique part de ce que Descartes considère comme les « idées vraies ». Il est possible que Corcuff ait mélangé les filiations de l'histoire philosophique. Le doute triomphant de la doxa récente est davantage un retour à Montaigne (1533-1592). Son relativisme culturel, légitime du fait des grandes découvertes (Découverte de l'Amérique en 1492, de la route des Indes par le Cap de Bonne Espérance par Vasco de Gama en 1497, etc.), se fonde sur le modèle du scepticisme/pyrrhonisme antique (plutôt logiciste), d'où la confusion postérieure.

Descartes ne propose pas de douter, mais, selon sa Méthode : 1) de partir des choses connues pour vraies ; 2) d'analyser ; 3) d'ordonner et 4) de dénombrer. La méthode de Descartes n'a jamais été le doute, contrairement à ce qu'on affirme souvent aujourd'hui, mais une réponse au doute. Et la méthode scientifique ne consiste pas vraiment à douter non plus. On parlait un peu trop de « remise en question des idées reçues » à une époque récente (par ailleurs souvent dogmatique). On parle aujourd'hui de « réinterroger » ou de « déconstruction » (voir François Cusset, French Theory).

La situation épistémologique contemporaine réelle est davantage celle de la certitude scientifique (malgré la résistance des philosophes). Mais cette certitude s'obtient par le débat, contrairement au dogmatisme, d'où la confusion éventuelle. À l'inverse de ce qu'on croit parfois, c'est la situation des sciences de l'époque de Descartes (1596-1650) qui était incertaine. C'est seulement avec Newton (1642-1727) que le monde physique est apparu comme ordonné. Auparavant, il était perçu comme un chaos, soumis à l'arbitraire divin. Descartes le réaffirmera encore dans une lettre à Mersenne [1]. Cette confusion peut avoir des incidences sur le raisonnement de l'article.

La position habituelle de Corcuff repose sur l'affirmation de la scientificité des sciences humaines. Elles se sont développées dans la filiation de Descartes en ce qui concerne le recours à la méthode. Mais Corcuff n'exploite pas ici sa propre discipline sociologique. Bizarrement, il fait la même erreur que celle que j'avais remarquée chez Lévi-Strauss en cédant naïvement au logicisme, quand il croit avoir réfuté (more geometrico) le doute en le généralisant : « la prétention de 'douter de tout' supposant de douter aussi du doute ».

Ce logicisme permet à Corcuff de résoudre le problème de la régression infinie par le recours à des postulats indémontrables, sous le haut patronage de Wittgenstein (pour « faire moderne » ?) [2]. Ce classicisme scolastique risque d'identifier postulats et profession de foi. Ce qui peut expliquer la conception du pape Benoît XVI (voir « Raison et religion ») qui semble penser que le catholicisme est la seule religion rationnelle (autre grande naïveté). J'avais déjà envisagé un biais déiste chez Corcuff, au détour de réponses aux commentaires de ses articles dans Médiapart. C'est ce qui expliquerait son épistémologie cartésienne confuse (dans la mesure où la philosophie chrétienne utilise Descartes sous le seul angle de sa soumission à l'arbitraire divin).

Corcuff semble oublier tout son travail de défense de la sociologie. La méthode correcte des sciences humaines prend en compte l'observation. C'est l'observation qui remplace les postulats (le doute sceptique porte bien sur l'observation). Car pour décrire le monde, il n'est pas besoin de recourir à une théorie du complot qu'un logicisme réciproque reconnaîtrait aussi chez les anti-complots et chez les déistes. Et si tout le monde complote, cela annule plutôt toute opérationnalité à la notion de complot. La référence de Corcuff au film de Scorcese se perd naturellement dans le psychologisme (ce qui n'est pas recommandé par la tradition durkheimienne), voire la psychatrisation (ce qui risque toujours d'être stigmatisant).

Corcuff devient plus cohérent quand il parle de la situation actuelle. C'est bien sur le plan sociologique que la rupture du contrat social-démocrate rend l'avenir incertain. Nul besoin de s'évader dans les sphères de la haute philosophie. Mais Corcuff a peut-être tendance à idéaliser le passé en semblant voir dans l'individualisme contemporain la source de l'incertitude. Contrairement à la théorie du complot (correspondant plutôt au film Matrix) le monde actuel ne repose pas sur l'illusion. L'époque est plutôt à la lucidité. L'individu est bien maître de sa propre conscience. L'idée de complot correspond plutôt au logicisme (« l'art de Lulle ») critiqué par Descartes (voir ci-dessus), qui permet de faire des hypothèses gratuites.

Il faut d'ailleurs noter que l'idée de complot du grand capital n'est pas plus une idée moderne que le scepticisme de Montaigne ou de Pyrrhon (-365-275). Le titre de l'article de Corcuff, « Je doute, donc je suis… moderne » ne veut strictement rien dire s'il vise Chomsky (on ne peut pas dire que Chomsky soit sceptique), et le relativisme de la French Theory renvoie plutôt à l'antipsychiatrie.

Concrètement, l'incertitude que vise Corcuff résulte plutôt du rejet de la précarité sur certains. Ce qui n'est pas nouveau non plus. En Occident, la sécurité est acquise pour beaucoup. À la rigueur, on pourrait considérer que l'incertitude s'annonce dans la possible crise écologique à venir. Mais elle ne se manifeste pas dans la vie quotidienne, qui relève plutôt, précisément, de la rationalité opératoire cartésienne de « maîtres et possesseurs de la nature ». Notre défaut philosophique de peuples riches serait plutôt de ne pas être assez conscient de la certitude quantifiée qui nous entoure. Héritiers bien ingrats de Descartes, nous manifestons une sorte de nostalgie de l'innocence irrationaliste que nous condamnons chez ceux qui y sont réduits par la précarité réelle.

Et c'est être fou, par un autre tour de folie, que de donner des leçons de rationalité qui relèvent plutôt de la double contrainte.

Jacques Bolo

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Voir aussi :

Notes

1. « Les vérités mathématiques, lesquelles vous nommez éternelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entièrement, aussi bien que tout le reste des créatures. C'est, en effet, parler de Dieu comme d'un Jupiter ou Saturne, et l'assujettir au Styx et aux Destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit des lois en son royaume [...] » (15 avril 1630). [Retour]

2. Wittgenstein reprend d'ailleurs Pascal, comme je l'avais signalé dans mon livre Philosophie contre intelligence artificielle, note 21. [Retour]

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