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Médias / Société 8.3.2007

C'est la faute des médias (suite) !

vol. 8 : Journée de la femme mystifiée

Rituel

La journée de la femme a donné lieu, dans les médias, à la répétition du mythe récurrent du salaire des femmes inférieur à celui des hommes (écart estimé à 19 % en 2002, source INSEE). Régulièrement, à cette occasion ou chaque fois qu'il est question des inégalités hommes-femmes, des personnes, sans doute bien intentionnées, répètent ce qui leur semble être une vérité révélée. Certains ajoutent même « à travail égal », ce qui aggrave leur cas ! D'ailleurs, si ceux qui parlent sont des hommes, je leur suggère de donner la différence de salaire qu'ils estiment indue à leur collègue féminine de même statut. Tant de personnes semblent d'accord qu'on peut se demander pourquoi cette situation perdure. Il ne fait aucun doute que cette allégation a un fondement de vérité, soit dans le passé, soit dans des cas précis. Mais la répéter sans modification depuis plus de trente ans n'a pas d'autre sens que d'être une sorte de rituel qui donne bonne conscience à celui qui le ressasse ou à ceux qui l'entendent. Mais ceux qui le croient sont des gogos.

Salariés ?

Il y avait en France 15,5 millions de salariés sur 24 millions d'actifs en 2003 (hommes : 13 millions, femmes : 11 millions). Quand on parle de salariés, en France, tout le monde sait qu'on parle d'abord de la fonction publique (plus de 4,5 Millions). Cette situation était encore plus importante il y a quelques décennies, avant les privatisations d'entreprise publiques comme les banques. Or personne ne pense qu'une fonctionnaire est moins payée, à travail égal, s'il s'agit d'une femme. Soit ceux qui répètent la thèse de l'inégalité ne prennent pas la peine d'utiliser les connaissances qu'ils possèdent pourtant, soit cela signifie que les écarts sont encore bien plus élevés dans le secteur privé. En tout état de cause, il faudrait dire au moins que les différences existent seulement dans le secteur privé. Mais est-ce même le cas ? En général, les grandes entreprises non plus ne se comportent pas de façon inégalitaire.

S'agit-il de moyennes ?

Parle-t-on de la moyenne des salaires masculins et féminins ? Alors, cela ne veut évidemment rien dire non plus, puisque les emplois féminins et masculins ne sont pas homogènes. Cela signifierait simplement que les hommes et les femmes n'ont pas les mêmes qualifications. Les professions strictement masculines sont moins nombreuses que par le passé (essentiellement du fait de la diminution des emplois industriels souvent masculins). Mais il existe beaucoup de professions encore très féminisées (infirmières, secrétaires...) ou nouvellement très féminisées (enseignement). Cela veut-il dire qu'on doit les remplacer rapidement par des hommes ?

Ne parlons même pas de la moyenne des salaires dans une seule entreprise. Si la moyenne des salaires des femmes (caissières de supermarché, ouvrières, secrétaires) est moins forte que celle des cadres masculins (à supposer qu'ils soient encore exclusivement masculins, ce qui est moins souvent le cas aujourd'hui), la différence est à l'évidence une différence de qualification. Veut-on dire que les écarts des salaires entre les cadres (ou les patrons) et les employés sont trop élevés ? C'est différent que de dire que c'est à cause du fait qu'il s'agit d'hommes et de femmes. Personne ne pense qu'une entreprise dirigée par des cadres majoritairement féminines verrait les employés masculins mieux payés que les cadres.

Cas particuliers

Quand on évoque ce genre de questions par des généralités qui n'en sont pas, on passe tout aussi rapidement à des cas particuliers mal traités. Le meilleur exemple dans ce domaine est la référence aux députés et sénateurs. On sait que leur féminisation est ridiculement faible. Mais le cas n'est pas pertinent puisqu'il n'est pas question de leurs salaires [1]. De plus, il me semble que la cause essentielle de cette inégalité est plutôt le cumul et l'absence de limitation dans le temps des mandats. Comme les politiciens s'accrochent à leur poste, on a donc plutôt une image de ce qu'était la société quand ils ont été élus. Le cumul leur permet de monopoliser tous les postes, même ceux nouvellement créés comme les conseils régionaux et le parlement européen, en empêchant ici la mixité potentielle.

Il semble aussi que les femmes sont moins nombreuses dans les partis. On ne peut donc pas strictement dire qu'elles soient sous-représentées parmi les candidats potentiels. Mais il est fortement probable qu'elles sont victimes de l'image masculine de cette activité en accentuant le phénomène. Les quotas sont théoriquement une mauvaise solution [2], mais ils peuvent changer la situation dans l'avenir.

Travail inégal

On le sait encore, une source d'inégalité de salaire entre les hommes et les femmes concerne le fait que les femmes interrompent leur carrière pour élever leurs enfants. Outre que le nombre d'enfant a fortement diminué, ce qui aura donc pour effet de réduire le phénomène, cette réalité est justement moins fréquente en France qu'à l'étranger. On sait aussi que les Allemandes, les Japonaises sont incitées socialement à ne pas travailler. La statistique concerne-t-elle donc les femmes étrangères ? Ce n'est pas ainsi qu'elle est présentée. S'il existe une inégalité de salaire pour cette raison de la durée de la carrière, c'est donc à cause du facteur de l'ancienneté ou tout simplement que des anciennes inégalités se maintiennent, mais que ce ne sera plus le cas pour les nouvelles générations. En 2002 l'écart de salaire entre les hommes et les femmes était de 22 % pour les plus de 35 ans et de seulement 7 % pour les moins de 35 ans. Faut-il supprimer le critère de l'ancienneté ou intégrer les années à élever les enfants ? C'est peut-être un peu injuste pour ceux ou celles qui choisissent leur carrière au détriment de leur vie de famille (les parents de familles nombreuses ne partagent pas les avantages que cela procure).

Un facteur simple de différence salariale est par contre le fait que les femmes occupent plus souvent des temps partiels. Il faut donc remarquer que cette seule cause explique presque totalement les écarts de salaire, surtout dans le secteur privé, ou pour les postes précaires dans le secteur public. Tout ça pour ça ? On parle donc d'inégalité hommes-femmes essentiellement parce qu'il existe des femmes qui travaillent à temps partiel ! On comprendrait que des journalistes l'utilisent comme marronnier au moment de la journée de la femme. Mais que des spécialistes couvrent le bidonnage est quand même scandaleux. Bon, il faut bien vivre (sans trop se fatiguer, puisqu'il suffit de ressortir les mêmes fiches tous les ans). Mais il subsiste quand même de véritables problèmes concernant les femmes sans en inventer de faux. Notons également que cette fausse généralisation interdit précisément de traiter ce problème précis par le fait qu'on n'y concentre pas spécialement son attention.

Cadres

Si les employées sont donc presque toujours autant payées que leurs collègues masculins, il n'en est pas de même des cadres supérieurs. Remarquons que le cas des députés donne aussi une explication cruciale aux différences qui existent entre les moyennes des salaires des hommes et des femmes. Comme les hommes étaient plus nombreux en position de cadres dans les décennies précédentes, les différences décrivent alors simplement la photographie des positions anciennes qui se décalent progressivement dans le temps. Pour les députés, c'était en nombre, pour les cadres c'est en niveau hiérarchique. Malgré quelques bouleversements dus à certains jeunes loups ou jeunes louves aux dents longues, il n'est pas surprenant que les cadres en fin de carrière gagnent plus que les cadres débutants. Si le nombre de femmes augmentent chez les jeunes cadres, la moyenne générale des salaires favorise donc encore les hommes. C'est donc un phénomène normal, et le contester est une erreur d'analyse ou une falsification.

Mais cette question soulève quand même un problème annexe. Faisons comme tout le monde, prenons un exemple extrêmement peu représentatif : si Catherine Deneuve ou Julia Roberts sont moins bien payées que Gérard Depardieu ou Tom Cruise, c'est vraiment injuste, mais je m'en moque. J'imagine qu'on peut me dire qu'une injustice est une injustice ou que payer identiquement les vedettes masculines et féminines serait un symbole, un signal fort. Eh bien, je constate l'injustice, je l'admets, mais je n'ai pas l'intention de militer contre. Je n'ai pas l'intention de m'intéresser aux salaires des supers patronnes non plus pour qu'elles touchent les mêmes stock-options que les super-patrons. Et je pense que ce modèle extrême peut être généralisé à l'ensemble des cadres. Cela revient en fait à demander que les employées femmes moins bien payées soient solidaires avec les cadres femmes bien payées pour qu'elles soient payées encore plus. Pour le symbole ? Ma règle est de ne rien faire de symbolique.

Le problème est simple. Une égalisation des salaires ne provoque évidemment pas d'augmentation au niveau des salariés les mieux payés. Une égalisation fait la moyenne à partir de la masse salariale courante du segment considéré, ici des cadres. Ce qui revient bien à une diminution de ceux qui sont les mieux payés. Payer mieux les femmes cadres sans diminuer leurs collègues masculins revient alors à diminuer la fraction de la masse salariale des employés. On demande donc aux employé(e)s une solidarité avec leurs cadres, pour être moins payés eux-mêmes.

C'est d'ailleurs ce phénomène qui est en cours au niveau de la planète du fait la mondialisation (voir Un autre monde n'est pas possible). Avec précisément les deux effets prévisibles. Le thème de la croissance, comme condition pour gagner plus, signifie simplement que ceux qui sont les mieux payés ne veulent pas partager en cas de stagnation du PIB ou de leur segment. Les autres non plus d'ailleurs. Mais, évidemment, ceux qui sont payés davantage veulent aussi maintenir les écarts. L'escroquerie et totale.

Raisonnements

Je suppose que c'est parce qu'il s'agit de femmes qu'on semble ne pas pouvoir contester ces inexactitudes, qui relèvent peut-être moins du politiquement correct que d'une forme de condescendance. Je me demande même s'il ne s'agit pas d'une sorte de complot qui rendrait les femmes victimes de cette désinformation, ou permettrait de distinguer celles (ou ceux) qui gobent ces informations faussement garanties par des statistiques, ou encore d'une conjuration des imbéciles (ou les trois hypothèses réunies). Le résultat final serait alors une situation où tout le monde répète des mensonges en sachant bien qu'il s'agit de mensonges, comme dans les pays de l'Est de l'époque soviétique, ou les dictatures en général [3].

Mais l'hypothèse du complot est inutile. On peut considérer qu'il s'agit d'une rumeur persistante, endémique. Une rumeur est simplement une information qu'on répète sans la contrôler. Les journalistes sont en principe censés contrôler les informations. La première vérification est simplement d'abord d'utiliser les connaissances qu'on possède déjà pour contrôler la vraisemblance de ce qu'on dit. Il vaut mieux quand même savoir compter pour utiliser une calculette, pour ne pas accepter des résultats aberrants. C'est ce qu'on appelle couramment le bon sens.

Parfois, on observe même une absence de prise en compte de ce qu'on a sous les yeux. Ce mécanisme est très fréquent. On a pu le constater par exemple au début de l'explosion du phénomène internet, au cours d'un reportage sur l'entreprise Amazon (spécialisée dans la vente de livres et de produits culturels). Le commentateur répétait le mythe que « les entreprises internet était des entreprises sans stock », alors qu'il parlait au même moment de l'entrepôt de stockage géant que venait d'acquérir Amazon. On voyait les livres sur les rayonnages, les employés qui préparaient les commandes, et le commentateur continuait à dire qu'il n'y avait pas de stock. Une méthodologie plus empirique ne ferait pas de mal.

Dans le cas des inégalités salariales entre les hommes et les femmes, il ne peut pas s'agir de moyenne globale, qui n'a pas de sens. Il s'agit d'instaurer une égalité à chaque niveau. S'il est question d'une égalisation des niveaux, par définition, ce n'est donc pas une question de différence sexuelle. Et si on oublie aussi le niveau mondial, on se fait des illusions qui vont se rappeler à nous rapidement. La combinaison de trois erreurs ne fait pas une vérité.

Jacques Bolo


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Feuilleton : C'est la faute des médias !

Notes

1. Quand on étudie un problème quelconque, il faut être capable d'éliminer des faux exemples si la cause annoncée n'est pas la bonne. Cet exemple est donc un bon exemple de ce type d'erreur. [Retour]

2. Ils sont surtout parfaitement immoraux dans la mesure où ils garantissent aux rares femmes de ce domaine une réélection quasi garantie. Le fait de se plaindre au nom des autres ou des nouvelles (qu'on ne présente pas en position éligible) ne change rien à la rente de situation des anciennes, dont elles abusent, comme leurs collègues masculins. Sur le plan de l'absence d'honnêteté, l'égalité est déjà totalement acquise. [Retour]

3. À la lecture des auteurs dissidents, je me suis toujours dit qu'ils se faisaient des illusions s'ils croyaient qu'à l'Ouest c'était différent. Je n'ai pas changé d'avis. Disons que je suis un dissident qui ne crois pas qu'il y ait un Ouest ou une terre sans mal. Ce qui change un peu les perspectives. [Retour]

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