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Conneries / Faux culs 25.11.2006

Mistigrisation anti-Frêche

Un peu de sociologie

Georges Frêche, le président de la région Languedoc-Roussillon, a encore fait parler de lui (après des harkis traités de sous-hommes en février 2006, voir "Les bienfaits de la colonisation"). Cette fois-ci c'était à propos du nombre de Noirs dans l'équipe de France : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu'il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s'il y en a autant, c'est parce que les Blancs sont nuls » (Le Monde, 18/11/2006).

Tout le monde lui est tombé dessus. Davantage encore que dans le premier cas, ce qui est incompréhensible, car même si les critiques étaient justifiées ce serait quand même moins grave. Mais les critiques ne sont pas justifiées – outre le fait que ce qu'il a dit ne critique pas les Noirs, mais les Blancs, qui ne seraient pas à la hauteur [1]. À strictement parler, ce qu'il a dit concerne la représentativité statistique des Noirs dans le foot par rapport à la population française. On peut considérer sa déclaration comme une forme de discours de type sociologique.

Les sociologues au PS et ailleurs devraient soutenir Frêche sur ce point (comme je le fais) s'ils considèrent que leur discipline a quelque chose à dire sur ces questions – et a priori on ne voit pas qui d'autre a quelque chose à dire.

Les critiques que Frêche a subies montrent plutôt l'incapacité française à raisonner en termes sociologiques. La méthode habituelle de raisonnement est plutôt littéraire-psychanalytique (sous forme symbolique) ou philosophique-morale (sous forme de tout ou rien ou d'essentialisme). L'argument avancé a été que ce que Frêche a dit est ce que pourrait dire Le Pen (qui avait déjà dit quelque chose d'approchant) ou que Frêche sous-entendrait qu'il faudrait éliminer les Noirs de l'équipe de France ou imposer des quotas raciaux. Certains peuvent le comprendre ainsi, précisément, s'ils raisonnent de façon littéraire ou philosophique.

Le raisonnement sociologique ne dit pas cela. Quand la sociologie parle de sur-représentation, elle dit simplement, comme Frêche, qu'il existe un taux plus important de cette variable que dans la moyenne de la population globale. Cela ne signifie pas qu'il faudrait en réduire autoritairement le nombre. Notons au passage que c'est pourtant bien une réduction de l'écart qu'on souhaite comme indicateur d'égalité. Et le principe des quotas est bien celui qui a été adopté pour les femmes avec la parité !

Le jeu du mistigri social

La stigmatisation anti-Frêche peut se réduire, dans ce cas précis, au principe du jeu du mistigri, jeu de carte qui consiste à se débarrasser progressivement de toutes les cartes, en en évitant une, le mistigri, quand on pioche à tour de rôle dans la main des autres. La mistigrisation sociale consiste, comme le principe biblique du bouc émissaire, à charger quelqu'un (ou un bouc) de tous les pêchés d'Israël (ce qui dans la Bible concernait la communauté locale a signifié plus tard qu'on chargeait les juifs de tous les péchés des Chrétiens et du monde).

Mais la mistigrisation réactive le mythe en soulignant que celui qui est visé participe volontairement au processus. Il se sacrifie lui-même (peut-être du fait de l'influence du modèle du Christ). Et un effet négligé du principe du bouc émissaire, qui faisait qu'on considérait un peu les juifs bibliques comme des sortes de sauvages, est que cette mistigrisation (spécialement si elle est assumée) s'accompagne pour les autres d'un soulagement que ce ne soit pas sur eux que ça tombe. Ce qui explique qu'on s'acharne de plus belle sur la pauvre bête. Et on peut dire que les hommes politiques en ont profité pour se faire une virginité (spécialement au PS, où on avait été un peu mou sur le premier dérapage de Frêche).

On peut effectivement reconnaître une parenté avec la stratégie et le destin de Le Pen dans ce mécanisme qui obtient en général les condamnations qu'il semble chercher sans cesse et qu'il obtient toujours. Les amateurs de mythologie, qui sont nombreux sous sa forme psychanalytique, pourront s'étonner – ou ne pas s'étonner d'ailleurs – de trouver une dimension christique au bonhomme. Le problème serait plutôt précisément de sortir de ces ritualisations symboliques et psychanalytiques issues de notre contexte culturel. Une thérapie brève pourrait être la sociologie.

Un bon indicateur sociologique serait précisément celui des conneries, autant de la part de Frêche, de Le Pen, que de ceux qui sont un peu trop prompts à les condamner par d'autres conneries un peu trop rapides. Les conneries sont un bon moyen de s'interroger sur les mécanismes qui ont permis de les produire [2] et dont il serait un peu naïf de se croire complètement extérieur au nom de grands principes qu'il suffirait d'invoquer pour prétendre les incarner. Le risque est de s'abandonner à un rite culturel dont on finit toujours par être le dindon de la farce, si on joue un peu trop facilement à ce jeu qui pourrait aussi s'appeler Regarde les hommes tomber (sans rien faire pour les en empêcher ou les aider à se relever).

Représentativité

Le reniement de la méthode sociologique est utilisé par certains républicains (voir "Racisme, Antisémitisme, Stéréotypes - R.A.S.") pour refuser la comptabilisation ou le lobbying communautariste. C'est l'autre facteur de la levée de boucliers anti-Frêche. On parlera alors de « comptabilité sordide, suspecte, macabre...» pour dire qu'il ne faut pas compter les Noirs, les juifs, les femmes, etc., ou qu'il ne faut pas comparer les génocides, etc. J'ai déjà répondu cartésiennement à cette question (voir encore R.A.S.). Ce n'est pas en cassant le thermomètre qu'on supprime la température, ni en supprimant le mot race qu'on supprime le racisme.

Par contre, on peut considérer sociologiquement que le football dont il était question dans le dérapage est représentatif, autant d'une certaine intégration (et des résistances qu'elle rencontre auprès des supporters racistes) que d'une certaine réalité. Le football est un sport populaire surtout dans sa pratique. Or, les couches populaires sont aujourd'hui composées majoritairement de non-Blancs. La sociologie dirait que les Noirs et les Arabes sont sur-représentés dans les couches populaires comme dans le football. Ce n'est pas Finkielkraut qui me contredira puisqu'il reconnut récemment l'ancienneté de ce même phénomène (voir "L'Affaire Finkielkraut") en citant son père qui ironisait sur le sujet, pour le football des années 1950-1960, à propos des immigrés d'alors, en provenance d'Europe centrale.

Aujourd'hui, les bourgeois, comme diraient les marxistes, ont de la chance. Les pauvres sont devenus reconnaissables racialement. Mais on n'a pas le droit de les compter, sinon on est raciste. Un Bourdieu ne serait donc pas possible aujourd'hui pour analyser leur absence d'intégration dans l'école républicaine. Les anciens petits Blancs embourgeoisés, devenus professeurs ou contournant la carte scolaire, n'ont pas à craindre une mise au jour de leur mécanisme de cooptation sur une base raciale-sociale ou sociale-raciale.

Le mérite est devenu individuel. Si les pauvres (dont l'indicateur footballistique a révélé le caractère non-Blanc) ne réussissent pas à l'école, c'est qu'ils ne peuvent décidément pas s'intégrer à notre culture [3]. J'aillais dire encore que ce n'est pas Finkielkraut qui me contredirait. Mais vous avez compris que je parle ici pour lui – pas pour moi qui pratique donc la sociologie qu'il déteste : on voit pourtant que ça marche, quand on y pense.

Jacques Bolo


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Voir aussi :

Notes

1. Si j'étais mauvaise langue, je pourrais dire que c'est peut-être pour cela qu'on ne l'a pas supporté cette fois-ci ! [Retour]

2. L'amateur reconnaîtra le principe de La Grammaire des fautes, du linguiste H. Frey, ou même l'analyse des présupposés de Kant. [Retour]

3. Les républicains essentialistes justifient ainsi une régression aristocratique grâce à une idéologie raciale. Tout cela va mal finir. [Retour]

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