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Médias 24.2.2006

C'est la faute des médias (suite) !

vol. 6 : L'affaire des caricatures de Mahomet

Caricatures et caricatures

Les douze dessins parus dans le quotidien danois Jyllands-Posten le 30.9.2005, ont suscité, début 2006, une réaction passionnelle dans le monde musulman et de nombreux débats en Europe et dans le monde sur la liberté d'expression, l'islam, le terrorisme, etc. Un des dessins qui a provoqué le plus de colère est une représentation du prophète Mahomet dont le turban représentait une bombe avec une mèche allumée. Des sanctions et des menaces, des manifestations, des saccages ont eu lieu dans certains pays arabes et une cinquantaine de personnes y ont trouvé la mort. En outre, le journal iranien Hamshahri, a lancé un concours de dessins sur l'Holocauste, pour renvoyer à l'Occident le blasphème contre ce qui est considéré comme sacré par chacun. Les réactions indignées n'ont d'ailleurs pas manqué. Ce qui n'était donc pas si mal joué qu'on a pu le dire. Car par définition, un vrai blasphème n'est en général pas apprécié objectivement (de part et d'autre donc).

Le fond du problème est en fait d'un ordre plus général. La plupart du temps, il s'agit moins de liberté d'expression, dont il est évidemment absurde de prétendre qu'elle est totale pour la limiter immédiatement, mais plutôt de capacité d'expression. La règle traditionnelle est qu'il faut être très prudent avec les sujets qui fâchent. Et comme tout peut être l'objet de malentendu ou de provocation selon l'intention initiale, ou de malentendu ou de mauvaise foi du côté de la réception, la situation est bien compliquée.

Dans le cas qui nous occupe, comme l'a remarqué le dessinateur Marcel Gotlib (Le Monde, 3.2.2006) : "ces dessins ne sont pas méchants. Celui de Kurt Westergaard montrant Mahomet avec son turban en forme de bombe n'est même pas une caricature : si on enlève la mèche, ce pourrait même être un beau dessin." Il veut dire qu'en général, quand l'intention est insultante, la forme de la caricature présente un style dénigrant, comme dans les caricatures antisémites traditionnelles [1]. Il est possible qu'il n'en soit pas de même au Danemark. Mais, en tout état de cause, une représentation en tant que telle, à supposer qu'elle soit vraiment insultante dans les pays musulmans, ne l'est pas dans les pays européens.

Il est fort possible d'ailleurs que le problème relève autant de la mauvaise foi du côté de la réception que de la provocation du côté de la production, car les groupes extrémistes musulmans ont besoin, comme tous les groupes politiques (occidentaux ou orientaux), de créer des mobilisations pour paraître toujours plus radicaux sur le marché de l'offre politique. Mais quand on vise l'autorité morale, on ne doit pas être injuste, et quand on vise l'autorité intellectuelle, on doit essayer de ne pas dire des choses inexactes.

L'hypothèse de la provocation est néanmoins possible dans le contexte politique actuel, spécifiquement au Danemark (comme certains observateurs l'ont remarqué [2]), ou plus généralement en Europe. Du fait de ce contexte politique, une intention raciste ou xénophobe pourrait effectivement constituer l'interprétation par défaut. Pour comparaison, imaginons une caricature présentant négativement les juifs dans les années 1940, il serait plausible de la considérer comme antisémite a priori, et son auteur pourrait avoir des problèmes après la guerre malgré ses possibles dénégations. D'autant que, depuis lors, toute critique ou caricature des juifs en général est presque toujours considérée comme antisémite. Cela devient un problème si les Musulmans ou les Chrétiens réclament le même traitement. Ce qui n'a d'ailleurs pas manqué d'être le cas. Les autorités religieuses et politiques ont pour le moins réclamé une autocensure, comme Jacques Chirac lui-même qui a déclaré que «tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui, en particulier les convictions religieuses, doit être évité». Concernant ces sujets, cela revient bien concrètement à interdire les caricatures. Sinon, il s'agit d'images pieuses.

Le problème du racisme est quand même posé si les caricatures, comme celle au turban, peuvent signifier quelque chose comme : "Tous les Musulmans sont des terroristes, et l'islam est une religion dangereuse". Mais elles peuvent signifier tout autant quelque chose comme : "L'islam, représenté ici par son prophète, est pris en otage par les terroristes qui en donnent une mauvaise image". Comme la première interprétation est manifestement fausse, il semble naturel de privilégier la seconde [3]. On pourrait simplement, vu le contexte déjà mentionné, reprocher aux auteurs des dessins de jouer sur l'ambiguïté, en laissant ceux qui sont mal intentionnés à l'égard des Musulmans pencher pour la première interprétation. Un caricaturiste peut aussi vouloir jouer sur tous les tableaux par opportunisme, pour se conformer à l'air du temps et pour vendre sa salade.

Liberté d'expression

Toute cette affaire pourrait cependant reposer sur un malentendu plus profond. La question de la liberté d'expression est un problème dont ces événements, de part et d'autre, montrent la difficulté. Et on peut renvoyer dos à dos les vestales de la laïcité ou de la religion, en cela qu'elles raisonnent en terme de tout ou rien, selon la tradition philosophique dogmatique. Elles ne sont d'ailleurs ni l'une ni l'autre légitimes dans la mesure où les législations locales sont souvent plus nuancées. En France, en tout cas, certains sont un peu hypocrites de se faire les défenseurs d'une liberté d'expression totale, à l'américaine, dont ils n'acceptent en général ni les conséquences, ni le principe.

Précisément, dans le cadre de la mondialisation qui s'impose par de tels épisodes, la remise à plat de cette question de la liberté est en train de se redessiner. Et on peut espérer justement que l'opposition de ces deux dogmatismes tout aussi procéduriers va imposer une résolution du problème. Il faut pour cela partir sur de bonnes bases. On connaît la fameuse plaisanterie, qui pourrait aussi ne pas faire rire quand on y pense, « La dictature, c'est ferme ta gueule. La démocratie, c'est cause toujours ! » attribuée tantôt à Woody Allen, tantôt à Coluche, tantôt à Jean-Louis Barrault. Or, elle apporte justement la réponse au problème qui nous occupe.

Dans les sociétés traditionnelles (orientales ou occidentales) ou dans les aspects traditionnels, en particulier religieux, qui subsistent dans les sociétés modernes, la forme sociale la plus fréquente ressemble beaucoup à la dictature. Il est préférable de faire attention à ce qu'on dit, et de ne pas parler de ce qui fâche, comme je le disais ci-dessus. La parole qui en résulte est précisément une parole rituelle, dogmatique, qui emprunte très souvent au discours religieux (et à l'humour comme soupape de sécurité – aux risques et périls des humoristes). Sous son aspect le plus favorable, on peut dire qu'on ne parle pas en l'air, qu'on pèse ses mots. Mais ajouté au faible niveau d'éducation de ces sociétés, et au pouvoir politique dictatorial (autant cause que conséquence l'un de l'autre), le résultat est un discours moralisateur et normatif.

Or, contrairement au reliquat d'expression moralisante présent dans le "cause toujours" de la plaisanterie précédente, la démocratie et la liberté d'expression reposent sur une parole distincte de l'action. En fait, l'auteur de la plaisanterie semble regretter le bon vieux temps de la dictature où prendre la parole avait un sens, ou celui où l'on avait qu'une parole. On peut par exemple constater cette attitude ambiguë dans le cas de la fin de l'URSS si on considère que la libéralisation a cassé le marché pour les écrivains dissidents. Quand le niveau culturel s'élève, et que la liberté de parole augmente, le foisonnement en vient parfois à déranger. Ne se plaint-on pas tous les ans, à la rentrée littéraire, du trop grand nombre de publications qui inondent nos pauvres critiques, qui ne peuvent pas lire tous les livres (la chair n'est d'ailleurs plus triste non plus). Il en résulte un certain désenchantement dans le monde libre.

Au fond, les pays où ne règne pas une liberté d'expression complète, pour des raisons moralisantes de contrôle social, ont tort de s'inquiéter. Et les démocrates courageux qui vont donner à la Chine des leçons sur les droits humains devraient plutôt avertir les dirigeants chinois de cette heureuse conséquence de la liberté d'expression : « la démocratie, c'est cause toujours ». Car la liberté d'expression ne change presque rien (après une petite période de confusion). Les États-Unis ne donnent-ils pas la preuve que la liberté est compatible avec assez grande stabilité de l'oligarchie au pouvoir (au point d'élire librement le fils d'un président comme en Corée du nord) ?

Liberté et littéralité

Il faut souligner aussi une différence essentielle avec une parole rituelle. La liberté suppose aussi des tâtonnements, des fluctuations ou des erreurs. La situation est un peu faussée par la forme écrite, qui semble stabiliser les positions alors que les paroles sont plus fugaces. Au fond, le dogmatisme religieux lui-même pourrait se réduire à la conséquence du figement de la tradition orale dans des textes écrits (plus ou moins apocryphes d'ailleurs). Mais c'est une erreur d'interprétation. Même les écrits les plus académiques, et bien sûr la science, sont révisables à l'infini.

De plus, l'auteur d'une parole libre, de caricatures, peut aussi ne pas contrôler tous les effets de ses productions. On n'est donc pas non plus obligé de tout approuver. La conséquence en est même qu'on peut en principe tout tolérer parce que plus rien ne possède de valeur normative. Le blasphème, considéré comme une catégorie neutre, s'annule de lui-même sur le mode du "ce qui est excessif est dérisoire". Finalement, les idées qui s'imposent sont, en quelque sorte, celles qui seront sélectionnées pour leur pertinence en étant reprise par le public sur le long terme. C'est une sorte de retour à la tradition orale,... sous forme écrite.

Dans cette affaire des caricatures, et dans d'autres, ce qu'on appelle le sens de l'humourconsiste considérer que les mots n'ont pas grande importance. Cela consiste à accepter de parler librement sans devoir conformer sa parole aux actes, contrairement à l'ancienne conception de la critique littéraire où la vie éclaire l'oeuvre. On imagine la possibilité de contresens en ce qui concerne donc le retour actuel à l'autofiction remplaçante actuelle de la littérature engagée (reste trop évident de la parole normative). Déjà, le genre du roman présentait une expérience personnelle qui, par opposition à la littérature édifiante ou hagiographique, ne relevait pas en fait du modèle à suivre. Une parole libre présente un modèle possible, une expérience réelle ou imaginaire, à ne pas suivre dans le cas de l'anti-héros. C'est par persistance des anciens principes (qui subsistent d'ailleurs souvent dans la littérature enfantine) qu'on est conduit à exalter ou imiter ce qui est simplement montré.

C'est aussi un problème de compétence : le bovarysme est une pathologie. La responsabilité passe du côté de la réception et de l'interprétation. Les comportements eux-mêmes peuvent recevoir une lecture semblable. Le terrorisme peut être considéré comme un mode d'expression non généralisable à l'ensemble d'un groupe [4]. Il est donc contradictoire (et raciste) de considérer tous les Musulmans comme responsables des agissements de quelques-uns.

L'essence de cette liberté est de donner à connaître la multiplicité des expériences en sortant les lecteurs ou les spectateurs de la répétition du quotidien. C'est d'ailleurs ce que manifeste depuis déjà longtemps l'ouverture aux cultures étrangères qui a précisément commencé avec l'orientalisme. Il ne faudrait pas, alors que la mondialisation offre des moyens culturels infinis à cette ouverture, que ceux-là mêmes qui sont traditionnellement les plus universalistes se redécouvrent une identité culturelle frileuse en s'alliant avec les plus passéistes, en Occident et en Orient (voir l'article Coalitions et clientélismes).

La vraie difficulté de cette liberté est plutôt dans le fait que l'on a tendance à croire aux hypothèses que l'on forge. Même les scientifiques qui ont une méthodologie plus systématique se laissent parfois prendre aux illusions au point de truquer leurs résultats pour qu'ils correspondent à leurs convictions. Plus généralement, il est rare qu'on s'intéresse à une idée, une histoire, une oeuvre, pour sa seule beauté formelle, sans la rattacher à un contexte de création ou de réception (époque, anecdote, biographie...). Pourtant, précisément, on peut dire que les fictions sont des mythes auxquels on ne croit pas, ou pas vraiment. Et pour ne pas dire que les mythes sont simplement des fictions auxquelles on croit, il faut bien admettre une liberté d'interprétations ou de réinterprétations infinies.

Jacques Bolo

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Notes

1. Il faut noter cependant que, dans la tradition occidentale, l'image du juif est souvent considérée comme offensante en elle-même. Une des raisons pourrait en être le vieux principe de précaution des populations juives craignant les pogroms : "Quand tu entends le mot 'juif', fais ta valise". Mais aussi parce ce que l'iconographie chrétienne pour représenter le diable s'apparente beaucoup à celle du juif ou du Maure, c'est-à-dire du Sémite. Or comme on ne représente plus les juifs ainsi (depuis qu'ils sont considérés comme des Blancs), les Arabes semblent avoir pris le relais dans le rôle d'incarnation sémique/sémitique du mal. Mais ce n'était précisément pas le cas dans la fameuse caricature, qui était bien un beau dessin (un bel Arabe). [Retour]

2. Cf. Libération, lundi 13 février 2006 : "Il y a quelque chose de raciste au royaume du Danemark", par Anne-Françoise Hivert. [Retour]

3. Dans un article de Libération (17.2.2006) "Les caricatures, en rire !" Mohamed Kacimi, précisera même cette interprétation en terme de responsabilité à assumer de la part des Arabes : "Aujourd'hui, les Musulmans sont responsables de l'image que leur renvoie l'Europe. L'Autre ne peut me restituer que l'image que je veux bien lui donner de moi. Quand on représente un monde féodal de républiques héréditaires et de monarchies tribales, sans libertés, sans démocratie, sans culture contemporaine, sans droits élémentaires, sans autre avenir que l'eschatologie, on ne doit pas s'attendre à être couvert de louanges par ses interlocuteurs. Ce monde arabo-musulman est un vaste Goulag, sans Zinoviev ni Soljenitsyne, où Dieu-qui-est-Grand a pris la place du petit-père-des-peuples.
Et qu'on n'aille pas nous ressortir, ad nauseam, et à chaque flambée de violence, l'âge d'or de Bagdad, l'érotisme des Mille et Une Nuits, les parfums d'Orient, la poésie des souks et des hammams, et la tolérance de l'Andalousie. Une culture ne se juge pas sur les Andalousies qu'elle a connues mais sur les Andalousies qu'elle peut engendrer."
Mais il semble confondre ses désirs modernistes, et la responsabilité libérale, avec la réalité dans ce cas particulier, qui suppose une égalité préalable (voir Pour le droit-de-l'hommisme[Retour]

4. Le terrorisme islamique peut aussi être considéré comme un effet intempestif de l'alphabétisation dans les pays musulmans qui est déjà documenté pour l'occident chrétien : "Quand la Bible a été traduite en anglais, tout homme, que dis-je, tout garçon et toute fille capable de lire l'anglais pensèrent qu'ils conversaient directement avec Dieu et qu'ils comprenaient sa parole". (Selon Hobbes, de G.P. Gooch, 1939, in C.N. Parkinson, L'évolution de la pensée politique, p. 68). L'école, comme j'ai eu l'occasion de le dire (voir L'Affaire Finkielkraut) est la cause du problème, au moins de façon transitoire, au lieu d'en être une sorte de résolution instantanée. Sa généralisation non contrôlée est loin d'être la solution que pensent les idéalistes (ou les idéologues) laïques. [Retour]


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